Témoignage de Jacques Gabory

Témoignage relatant la démarche de réparation demandée par Jacques GABORY auprès de l’INIRR au cours des entretiens avec sa référente désignée durant l’année 2025. Il s’agissait d’être accompagné par l’évêque du diocèse sur la tombe de l’abuseur pour une cérémonie symbolique où le demandeur puisse exprimer sa colère en présentant les conséquences de ses gestes pour la suite de sa vie alors qu’il était encore enfant.

A 76 ans j’ai ainsi pu m’adresser de manière solennelle à mon prédateur devant des témoins essentiels pour moi, d’abord l’évêque du diocèse représentant l’Eglise Catholique, ma référente représentant l’INIRR, mes filles indirectement impactées par le traumatisme que j’ai subi à une époque essentielle de ma vie !


Lorsque ma référente m’a demandé pour la première fois quelles réparations j’envisageais, je n’ai pas su répondre. Elle m’a invité à y réfléchir et, lors de notre rencontre suivante, je lui ai dit que je m’étais vu dans un rêve devant la tombe du supérieur du petit séminaire lui exprimant toutes les conséquences que ses gestes ont eu sur mon âme d’enfant, qui ont profondément impacté le reste de ma vie.


Elle a adhéré à cette proposition sous réserve bien sûr que l’évêque du diocèse accepte de me recevoir et de m’accompagner. C’est donc l’INIRR qui a fait les démarches auprès de lui pour envisager et préparer cette rencontre.


Elle m’a demandé si je souhaitais que d’autres personnes soient associées à cette démarche, au début j’avais peur que cette rencontre dans ce lieu improbable soit très inconfortable pour elles. J’ai sondé mes camarades du séminaire, et surtout mes filles.

Les premiers se sont excusés car le rendez-vous était prévu pour le 24 décembre au matin alors qu’ils avaient des obligations auprès de leurs petits-enfants ce jour-là, ce que j’ai parfaitement compris, alors que mes filles ont spontanément accepté d’être auprès de moi dans ce moment délicat et difficile. Leur présence, leur discrétion, leur amour, m’ont mis en confiance et m’ont donné la force d’être à la hauteur de l’événement. Mes filles sont athées car j’ai quitté l’Eglise au sortir du séminaire et je ne leur ai pas transmis le message d’amour inconditionnel que Jésus nous a donné, message que j’ai redécouvert moi-même 50 ans plus tard.


Nous avons eu une brève rencontre avec l’évêque à l’évêché, en présence de ma référente de l’INIRR qui s’est déplacée pour la circonstance, où j’ai pu exprimer le regret que j’ai toujours gardé en moi de ne pas être devenu prêtre de son diocèse, à cause du supérieur du petit séminaire censé m’instruire pour le devenir !!!

Il a été très à l’écoute, dans une grande bienveillance, sans doute aussi ému que moi, intervenant très peu alors que moi j’étais dans un flot de paroles ininterrompues, comme si j’avais peur de ne pas avoir le temps de dire tout ce que j’avais à dire.


Nous avons alors pris séparément nos véhicules pour rejoindre le cimetière, l’évêque devait dire une messe de Noël à la prison à midi et moi je devais rejoindre mes filles pour les emmener avec ma référente sur les lieux du cimetière à une heure de voiture. Durant le voyage, ma fille cadette conduisant la voiture, je me sentais concentré.


A l’arrivée au cimetière, l’évêque avait repéré la tombe autour de laquelle nous nous sommes rassemblés. Il faisait froid avec un vent glacial, j’étais un peu fébrile. Je m’étais préparé à parler sans texte avec les mains ouvertes vers le ciel, mais j’avais présumé de mes forces. J’avais prévu un plan B comme mon état de survie généré par mon traumatisme d’enfant m’a appris à faire constamment, et j’ai sorti un document de ma poche que j’ai déclamé aussitôt avec force et vigueur, un texte accusateur envers la personne dont le corps était présent dans son cercueil. J’avais prévu que ce texte serait brûlé sur la tombe pour que les flammes montent vers l’âme de mon prédateur. La présence recueillie des personnes présentes était pour moi impressionnante, comme si chacun accueillait les paroles prononcées, exprimant mon incompréhension et ma colère, avec justesse.


A la fin j’ai proposé de déposer sur la tombe un petit ange dont le flambeau avait été cassé et que j’avais recollé, en signe de la reconstruction que j’avais dû effectuer pendant de nombreuses années. Puis j’ai brûlé le texte que je venais de prononcer avant de chanter le kyrié et l’agnus dei de la misa criolla d’Ariel Ramirez que j’avais chanté avec ma chorale dans l’église de Prades quelques jours auparavant.

L’évêque a alors récité une prière de demande de pardon aux victimes au nom de l’Eglise de France puis nous avons récité ensemble un « Notre Père » en se donnant la main.


Au cours du retour dans la voiture nous restions discrets et presque joyeux, et moi j’étais soulagé et je me sentais délivré. Cet événement me permettait de tourner la page, alors que cet événement de septembre 1961, occulté pendant de longues années, était ressorti violemment lors d’une séance de thérapie 56 ans plus tard.


A 76 ans aujourd’hui je me sens libre et heureux, libéré d’un poids qui a fortement conditionné ma vie, grâce à le bienveillance de mes filles, à l’écoute de ma référente de l’INIRR et à l’attention émue de l’évêque.

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